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L'usure professionnelle n'est pas seulement une question d'âge : pourquoi l'anticiper change tout

À l'approche ou au-delà de la cinquantaine, un paradoxe peut apparaître : se sentir riche d'une expertise patiemment construite, tout en percevant que cette expérience est moins facilement reconnue ou valorisée.

Les statistiques d'emploi ne mesurent pas directement ce ressenti. Elles montrent toutefois un écart persistant : en 2024, 60,4 % des personnes âgées de 55 à 64 ans étaient en emploi en France, contre 82,8 % des 25-49 ans (Dares, 2025).

Face à cet écart, la tentation est grande de faire de l'âge une explication suffisante : on vieillit, donc on s'use, et l'on deviendrait progressivement moins employable. Les travaux de Serge Volkoff, statisticien et ergonome spécialiste des relations entre âge, expérience et travail, invitent cependant à nuancer sérieusement cette lecture.

L'usure ne se réduit pas à l'âge : elle se construit dans l'exposition

« Il n'est pas nécessaire d'être vieux pour être usé », rappelle Serge Volkoff (Larrouqué, 2018). Dans certains métiers physiquement exigeants, des travailleurs de trente ans, voire moins, peuvent déjà présenter un vieillissement précoce de certaines capacités.

Les contraintes physiques ne sont pas les seules en cause. Les rythmes imposés, les horaires atypiques ainsi que les changements organisationnels ou technologiques insuffisamment accompagnés peuvent également contribuer à une usure précoce (Pueyo & Volkoff, 2004).

Cette approche déplace la question. Il ne s'agit plus seulement de se demander quel âge ai-je ?, mais plutôt à quoi mon activité m'a-t-elle exposé, année après année, et qu'est-ce que cela a produit ?

Les parcours professionnels donnent ainsi lieu à des formes de vieillissement différenciées. Deux personnes du même âge peuvent arriver au même moment de leur vie professionnelle dans des états de santé, de fatigue et de disponibilité très différents, selon les contraintes auxquelles elles ont été exposées et les ressources dont elles ont disposé pour y faire face.

Un phénomène documenté, mais encore trop souvent traité dans l'urgence

Les démarches de prévention de l'usure professionnelle restent fréquemment engagées lorsque les difficultés sont déjà installées : arrêts de travail répétés, restrictions d'aptitude, problème de santé ou impossibilité de tenir le poste.

Pourtant, les signes apparaissent souvent bien plus tôt. En 2019, 37 % des salariés déclaraient ne pas se sentir capables de tenir dans leur travail jusqu'à la retraite. Cette difficulté était notamment associée à l'exposition aux risques physiques et psychosociaux, à l'intensité du travail et à une autonomie insuffisante (Dares, 2023).

Ce sentiment ne concerne donc pas uniquement les salariés proches de la retraite. Il peut se construire progressivement, parfois sans être nommé ni pris au sérieux à temps.

C'est pourquoi l'Anact recommande d'agir en amont, tout au long des parcours professionnels, plutôt que d'attendre les dernières années de carrière. Parmi les leviers proposés figurent l'analyse des parcours, la prévention des expositions, l'accompagnement des mobilités, la valorisation de l'expérience et le bilan de compétences (Anact, 2024).

Ce que l'expérience transforme, plutôt que ce qu'elle efface

L'un des apports les plus utiles des recherches consacrées à l'âge et au travail est de montrer que le vieillissement ne correspond pas à un simple déclin. Il entraîne aussi une transformation des manières d'agir.

Certaines capacités, comme la rapidité d'exécution ou la résistance physique, peuvent évoluer. Parallèlement, l'expérience permet souvent de développer d'autres ressources : une meilleure anticipation des situations, une connaissance plus fine de ses propres possibilités, une capacité à hiérarchiser les priorités ou à solliciter au bon moment l'entraide et la coopération.

Le problème n'est donc pas l'avancée en âge en elle-même. Il apparaît lorsque l'organisation du travail ne permet plus de mobiliser les ressources construites par l'expérience, ou lorsque celles-ci ne sont ni reconnues ni transmises.

Ce point prolonge l'éclairage publié en mai sur le sens au travail : lorsque la contribution réelle n'est plus reconnue et que les possibilités d'agir se réduisent, l'expérience accumulée peut perdre une partie de sa valeur vécue.

Anticiper plutôt que subir

Le bilan de compétences trouve ici une pertinence particulière, non pas seulement comme réponse à une crise déclarée, mais comme outil d'anticipation.

Il permet de prendre du recul sur son parcours, de mettre au jour ce que les années d'expérience ont réellement permis de construire et de repérer les contraintes qui, dans la durée, sont devenues plus difficiles à soutenir.

Il aide également à identifier les conditions dans lesquelles les compétences acquises pourraient être autrement mobilisées : évolution du contenu du travail, mobilité interne, transmission, formation, changement de fonction ou construction d'un nouveau projet professionnel.

L'enjeu n'est pas nécessairement de tout quitter. Il est de ne pas attendre qu'un problème de santé, une rupture ou une impossibilité de tenir impose la décision.

Ce que la psychologie du travail nous apprend

L'usure professionnelle ne constitue ni une conséquence inévitable de l'âge ni une fragilité individuelle. Elle se construit au croisement d'une histoire professionnelle, d'expositions répétées, de conditions d'organisation et des possibilités laissées à chacun pour adapter son activité.

L'anticiper, c'est examiner non seulement ce qui fatigue ou devient difficile à soutenir, mais aussi ce que l'expérience a permis de construire et les conditions dans lesquelles ces ressources peuvent continuer à être mobilisées.

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Références

Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail. (2024). Travail des seniors, où en êtes-vous dans votre entreprise ? Prévenir l'usure professionnelle, favoriser le maintien en emploi.

Dares. (2023, mars). Quels facteurs influencent la capacité des salariés à faire le même travail jusqu'à la retraite ? Dares Analyses, 17.

Dares. (2025, juillet). Les seniors sur le marché du travail en 2024. Dares Résultats, 40.

Larrouqué, D. (2018, février). Mieux vieillir au travail. Travail & Sécurité, (791), 13-25.

Pueyo, V., & Volkoff, S. (2004). Comprendre que l'opérateur est variable : âge, horaire et activité de travail dans une tâche de contrôle qualité. Économies et Sociétés, 38(24), 1961-1991.

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