À 50 ans passés, envisager une reconversion professionnelle peut donner le vertige.
Changer de métier, reprendre une formation, quitter un environnement connu ou simplement imaginer une autre façon de travailler soulève souvent la même question : est-il vraiment raisonnable de tout recommencer maintenant ?
Cette question repose pourtant sur une idée qui mérite d'être interrogée : se reconvertir signifierait repartir de zéro.
Or, après vingt, vingt-cinq ou trente années de vie professionnelle, nous ne partons jamais de zéro. Nous partons avec une histoire, des expériences, des compétences, des réussites, parfois aussi des difficultés qui nous ont appris quelque chose sur ce que nous voulons et sur ce que nous ne voulons plus.
La véritable question serait peut-être plutôt : que pouvons-nous faire de tout ce que nous avons déjà construit ? C'est une question proche de celle que nous abordions dans notre article sur l'usure professionnelle : l'expérience accumulée n'est pas qu'une charge, elle est aussi une ressource.
Un parcours professionnel laisse des traces
Prenons l'exemple de Sophie, 53 ans. Depuis plus de vingt-cinq ans, elle travaille dans des fonctions administratives. Elle connaît parfaitement son métier mais, depuis une réorganisation de son entreprise, elle ne s'y retrouve plus vraiment. Elle pense régulièrement à changer d'activité.
Lorsqu'elle essaie d'imaginer un autre métier, une difficulté apparaît immédiatement : elle a l'impression de « ne savoir faire que ça ».
En reprenant progressivement son parcours, une autre lecture devient possible.
Sophie n'a pas seulement occupé un poste administratif. Elle a appris à organiser, coordonner, anticiper, gérer des imprévus, accueillir des interlocuteurs différents, transmettre des informations, accompagner de nouveaux collègues et, parfois, apaiser des situations délicates.
Ce qui semblait, au départ, constituer un parcours très spécialisé fait apparaître des compétences beaucoup plus larges.
C'est souvent là que commence une transition professionnelle : non pas en cherchant immédiatement un nouveau métier, mais en apprenant à regarder autrement ce que l'on sait déjà faire.
Reconnaître ses capacités pour pouvoir se projeter
Le psychologue Albert Bandura a montré l'importance du sentiment d'efficacité personnelle : la manière dont nous évaluons notre capacité à agir influence fortement notre engagement dans l'action (Bandura, 2019).
Avec les années, certaines compétences deviennent tellement habituelles que nous finissons parfois par ne plus les considérer comme des compétences.
Souvent, nous entendons « je fais simplement mon travail », « tout le monde sait faire ça », « je n'ai rien de particulier ».
Pourtant, lorsqu'une personne revient sur des situations concrètes dans lesquelles elle a résolu un problème, organisé une activité, appris quelque chose ou dépassé une difficulté, elle peut progressivement prendre conscience de ses propres ressources.
Cette prise de conscience est importante : difficile, en effet, d'imaginer une autre trajectoire professionnelle lorsque l'on ne voit plus clairement ce que l'on est capable d'apporter – un mécanisme qui rejoint ce que nous évoquions dans notre article sur le sens au travail, à propos de la reconnaissance.
Une carrière n'est pas une ligne droite
Les travaux de Donald Super permettent de penser la vie professionnelle comme une trajectoire qui évolue dans le temps (Super, 1969).
Nos choix ne sont pas figés une fois pour toutes. Nos rôles, nos priorités et nos aspirations peuvent changer au cours de la vie. Le métier qui nous convenait à 30 ans ne correspond pas nécessairement à ce que nous recherchons à 50 ou 55 ans.
À certains moments, nous pouvons rechercher la progression, la reconnaissance ou la sécurité. À d'autres, davantage d'autonomie, de sens, d'équilibre ou de transmission.
La reconversion peut alors prendre des formes très différentes : changer de métier, évoluer dans son entreprise, se spécialiser, transmettre son expérience, créer une activité ou simplement modifier sa manière d'exercer.
Changer ne veut donc pas toujours dire rompre. Et ne pas repartir de zéro ne signifie pas que tout devient facile. Une reconversion après 50 ans peut demander des apprentissages, des ajustements et, parfois, des choix difficiles. Mais l'expérience acquise constitue aussi une ressource sur laquelle il est possible de s'appuyer.
Relire son parcours pour construire la suite
Paul Ricœur a largement travaillé sur la manière dont nous construisons notre identité à travers le récit que nous faisons de notre propre histoire (Ricœur, 1990).
Cette idée prend une dimension particulière lorsqu'il s'agit de travail. Nous avons tous une manière de raconter notre parcours : les postes occupés, les choix réalisés, les périodes plus difficiles, les réussites ou les occasions que nous pensons avoir manquées. Mais ce récit n'est pas immuable.
Revenir sur son parcours permet parfois de relier des expériences que l'on pensait sans rapport, d'identifier un fil conducteur ou de donner une nouvelle signification à certaines étapes.
Pour Sophie, par exemple, le fil conducteur n'était finalement pas « l'administratif ». Il se situait davantage dans l'organisation, la coordination et la relation aux autres. Cette nuance change beaucoup de choses.
Elle n'indique pas encore quel métier choisir, mais elle ouvre des possibilités. C'est aussi ce qui peut permettre de passer de « je ne sais pas quoi faire d'autre » à « je commence à comprendre ce que je pourrais réinvestir autrement ».
Le bilan de compétences : trouver une réponse ou construire la sienne ?
C'est aussi l'une des finalités du bilan de compétences.
Un bilan n'est pas destiné à désigner, à la place de la personne, le métier qu'elle devrait exercer. Il n'existe pas, au terme de quelques entretiens ou d'un test, une réponse toute faite qui viendrait résoudre une trajectoire professionnelle.
Le bilan propose autre chose : un cadre, une méthode et un temps pour prendre du recul, mieux comprendre son parcours, identifier ses compétences et ses motivations, explorer des possibilités, les confronter à la réalité et, progressivement, construire ses propres choix.
Le consultant peut questionner, proposer des outils, apporter un éclairage, ouvrir des pistes ou aider à structurer la réflexion. La personne reste pleinement actrice de la démarche, car une transition professionnelle durable ne se décide pas à la place de quelqu'un. Elle se construit avec lui.
Après 50 ans, il ne s'agit donc peut-être pas de repartir de zéro. Il s'agit plutôt de comprendre ce qui a été construit, éclairer ce qui compte aujourd'hui et décider de ce que l'on souhaite en faire pour la suite.
Et si la première étape d'une reconversion n'était finalement pas de chercher un nouveau métier, mais de redécouvrir tout ce que l'on possède déjà pour construire la suite ?
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La situation de Sophie est fictive et construite à des fins d'illustration. Elle ne correspond à aucune personne accompagnée par MHDV Consulting.
Références
Bandura, A. (2019). Auto-efficacité. Comment le sentiment d'efficacité personnelle influence notre qualité de vie (3e éd., trad. J. Lecomte). De Boeck Supérieur.
Super, D. E. (1969). Théorie du développement professionnel : individus, situations et processus (trad. S. Sator). Bulletin de l'Institut national d'étude du travail et d'orientation professionnelle, 25(4), 221-240.
Ricœur, P. (1990). Soi-même comme un autre. Éditions du Seuil.
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